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Danny Sanhye : « Un régime efficace de lutte contre l’argent sale favorise la croissance»

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Au début des années 2000, il faisait partie de l’équipe fondatrice de la Financial Intelligence Unit dont il a été le directeur général adjoint. Par la suite, il a rejoint la banque mondiale en tant qu’expert en matière de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme. Aujourd’hui, Danny Sanhye est l’expert principal de la banque mondiale sur les questions de cryptomonnaie et d’évaluation des risques nationaux. Récemment, son expertise a été sollicitée pour aider Maurice à développer un modèle d’évaluation du risque sur la cryptomonnaie. Dans l’entretien qui suit, il évoque la nécessité pour le secteur du global business de se conformer aux réglementations internationales.

Ancien directeur général adjoint de la Financial Intelligence Unit, vous travaillez aujourd’hui comme expert pour le compte de la Banque mondiale en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Récemment, vous étiez en mission à Maurice. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste plus spécifiquement votre travail et comment vous assistez les États ayant besoin d’une assistance technique ?

J’étais, en effet, le directeur adjoint de la Financial Intelligence Unit (FIU). En 2002, j’ai dirigé la création de la cellule de renseignement financier (CRF) d’une page blanche après l’adoption du FIAMLA (Financial Intelligence and Anti-Money Laundering Act). À cette époque, Maurice était l’un des deux premiers pays d’Afrique, avec l’Afrique du Sud, à disposer d’une CRF. En raison d’un manque de vision pour faire passer la CRF au niveau supérieur, j’ai décidé de partir en 2007 pour rejoindre la Banque mondiale en tant qu’expert de la CRF où j’ai mis en place et encadré la formation de la CRF namibienne qui se porte exceptionnellement bien maintenant. Étant également de nationalité britannique, je suis retournée au Royaume-Uni pour poursuivre des opportunités dans le domaine des enquêtes Forensics et des questions liées à la CRF. J’ai servi en tant que directeur de la Forensics et j’ai travaillé sur de nombreuses allégations de malversations dans des projets d’investissement au Royaume-Uni. Puis, j’ai été sélectionné pour rejoindre Barclays Global en tant que directeur pour la mise en place de la toute première CRF dans une banque mondiale. J’ai également travaillé comme directeur senior pour HSBC Global en tant que chef de sa CRF, que j’ai également aidée à mettre en place. Cette cellule chapeautait l’action de toutes les branches dans les pays européens et africains. Depuis 2018, je suis l’expert principal de la Banque mondiale sur les questions de cryptomonnaie et d’évaluation des risques nationaux, y compris la CRF. Je suis également l’évaluateur mutuel du Conseil de l’Europe pour l’Union européenne sur la CRF, la supervision et l’évaluation des risques en lien avec les quatrièmes directives sur le blanchiment d’argent. Je fais aussi l’évaluation du cadre anti-corruption. De plus, je conseille les banques multilatérales dans le cadre d’enquêtes de corruption de haut niveau. Je suis actuellement en Afrique où j’effectue l’évaluation des instances anti-corruption et de renseignement. Mon dernier passage à Maurice relevait d’une mission de la Banque mondiale en qualité d’expert spécialisée dans le domaine de la cryptomonnaie. Comme j’ai aidé à développer un modèle d’évaluation du risque sur la cryptomonnaie pour la Banque mondiale, je le pilote dans plusieurs pays, dont Maurice. J’assiste les pays à développer des projets de loi, définir des réglementations et instaurer un environment propice à l’essor de ce secteur d’activités, en fonction des gaps identifiés dans les rapports pays d’évaluation de risques en fonction des stratégies nationales et des outils nécessaires au déploiement d’un mécanisme de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

Le pays est resté sur la liste grise depuis près de vingt mois et se trouve toujours sur la liste noire de l’Union européenne. Quel en a été l’impact sur les investissements directs étrangers ?

Le fait que le pays soit toujours sur la liste noire de l’Union européenne génère un impact énorme, que ce soit en matière d’investissements directs étrangers ou au niveau des activités des banques correspondantes.

Sortir de la liste grise est une première étape. La priorité des priorités reste notre radiation de la liste noire. La Commission européenne a donné l’assurance au gouvernement mauricien, d’après nos sources, qu’aussitôt que la juridiction serait enlevée de la liste grise du GAFI, un mécanisme presque automatique se mettra en branle pour sa sortie de la liste noire. Comment cela se passe-t-il et quand l’officialisation du delisting pourrait se faire ?

Vous savez, si un pays est inscrit sur la liste des pays tiers à haut risque de l’Union européenne, sa sortie de la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), conséquence de cette inscription, ne mène pas à une sortie automatique de la liste noire. L’article 9 des directives de la Commission européenne évalue les pays selon des critères distincts. Si un pays, malgré sa sortie de la liste grise, demeure dans le ‘scope’ de l’Union européenne, il ne sera enlevé de la liste noire qu’après avoir répondu avec satisfaction aux critères requis. Je ne suis pas au courant si tel est le cas pour Maurice et des discussions qu’il y a pu avoir entre Maurice et la Commission européenne à ce sujet.

Peut-être est-ce en rapport avec la nature des relations qu’entretient Maurice avec certains pays d’Europe ou le Beneficial Ownership Transparency ? De par mon expérience, et ma maîtrise des cinq directives de l’Union européenne au sujet du blanchiment d’argent, je connais la méthodologie d’évaluation utilisée par la Commission européenne pour les pays tiers à haut risque. Il n’y a que deux voies d’accès pour sortir de la liste noire de l’Union européenne : une sortie de la liste grise du GAFI qui est rapidement suivie d’une sortie de la liste des pays tiers à haut risque de l’Union européenne et une pleine conformité aux critères surlignées dans ses directives.

«La sortie d’un pays de la liste grise du GAFI ne mène pas à une sortie automatique de la liste noire de l’union européenne»

Le dispositif le plus robuste en matière de lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme serait inefficace sans des professionnels qualifiés et dédiés en Financial Intelligence pour détecter, superviser, traquer et dénoncer les activités illicites. Disposons-nous des compétences dans ce domaine à Maurice ?

Cela relève moins d’une question de compétences humaines disponibles que de leadership. Il y a un trait commun aux pays en développement qui se dessine par la nomination de responsables d’institutions publiques ou parapubliques ayant une couleur ou une allégeance politique. Avec n’importe quelle haute responsabilité endossée, on est confronté à des risques associés, et ces risques sont équivalents à l’échelle de la responsabilité. L’énorme responsabilité dans la prise en charge de telles organisations ne saurait donc être relevée que par une personne recrutée sur la base de son expérience, de son track record et son leadership. Un leader doit posséder les indispensables ‘5 E’. En premier lieu le ‘E’ d’expérience, soit le type d’expérience assortie à la capacité d’être responsable pour les actions prises. Ensuite, le ‘E’ d’exposition du responsable recruté à une expérience semblable dans l’optique de mener à bien son mandat, tant en termes de capacité à diriger cette organisation que de relever les défis dans ce cheminement. Il y a aussi le ‘E’ d’Effective communication skills, nécessaires à une articulation effective du plan d’action de l’organisation en interne et en externe et le ‘E’ d’Envision pour définir et porter la stratégie organisationnelle à long terme. La capacité d’exécution est un atout critique pour un leader. Dans les pays en développement, les gouvernements dépensent beaucoup en budgets aux institutions publiques ou parapubliques, sans qu’il y ait de rendement réel. Et être conforme signifie une volonté d’efficacité. En clair, avoir the ‘right person in the right place’, avoir un bon leader à la tête d’organisations gouvernementales débouche inévitablement sur une stratégie de recrutement ou de formation en amont de compétences techniques critiques à la bonne marche de l’organisation et de son mandat. Ce n’est pas à la veille de voter une loi qu’il faut se demander si l’on a les compétences humaines nécessaires pour la mise en application de ses dispositions. Cela fait partie d’une approche proactive et visionnaire qu’on attendrait d’un leader. Le recrutement de responsables d’organisations gouvernementales sur la base de la compétence et de l’expérience lui conférera la confiance du public, ce qui donnera à ces derniers la latitude suffisante pour opérer. Encore faut-il pour ce faire que l’organisation puisse bénéficier de suffisamment d’autonomie, d’un mécanisme de remerciement souple si la personne recrutée à sa tête ne délivre pas la performance attendue ou se relève incompétente ; que la sélection des membres du conseil d’administration de l’organisation en question soit faite sur la base d’un appel à candidatures et que ceux sélectionnés soient compétents dans les domaines recherchés et ne siègent pas sur plus de conseils d’administration que leur capacité d’investissement ne pourrait accommoder. Le ministère des Services financiers et ses agences affiliées, en particulier l’Economic Development Board (EDB), s’emploient ces joursci à mener des campagnes de promotion auprès de groupes d’investisseurs et des grosses fortunes pour repositionner Maurice comme une place financière internationale de substance et de premier plan en Afrique.

«Ce n’est pas à la veille de voter une loi qu’il faut se demander si l’on a les compétences humaines nécessaires pour la mise en application de ses dispositions»

 

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